Lundi 12 mars

Départ à 6h du mouillage « La Payita », dans une lumière laiteuse. La bonne heure pour les pélicans qui partent chasser en farandoles, volent tous à la queue leu leu, faisant du rase motte sur l’eau…. Ils sont drôles quand ils piquent à la verticale pour pêcher.
La ville au loin dans la brume semble flotter sur une bande de nuées. Les cargos attendent leur tour pour entrer dans le Canal, j’en compte une quinzaine à l’ancre.

Puis nous prenons une route sud-ouest, en direction de l’archipel des Perlas. Une trentaine d’îlots de taille variée, dont quelques uns sont habités par des pêcheurs et jouent maintenant la carte touristique. Nombre de riches panaméens s’y sont fait construire de belles villas.

La chaleur et le manque de vent a transformé l’océan en lac soyeux bleu pâle, le mouvement incessant se fait très calme.


Nous approchons des Perlas quand nous apercevons du noir flotter… un tronc d’arbre ? Je prends les jumelles et nous nous approchons, une belle peau soyeuse noire d’encre se met à avancer doucement, plonge un peu, réapparaît, plus loin elle nous montrera sa queue bifide et son grand jet d’eau, il s’agit bien d’une baleine. Quelle beauté, quelle émotion ! Nous la suivons de loin un moment.
Puis un groupe de dauphins très noirs et de taille importante croisent notre route, lentement, très concentrés, sans avoir envie de jouer comme d’habitude.
Sur cette mer étale, leurs ailerons noirs se détachent superbement.
Nous approchons de la baie que nous avions repérée sur l’île San José, sommes attentifs aux rochers et haut-fonds, l’ambiance est sauvage. Un groupe de pélicans batifolent dans l’eau…

Le mouillage est posé et nous nous rafraîchissons par un bain au pied du bateau, l’eau n’est pas transparente et les parages sont connus pour la présence de crocodiles et de requins….

Belle journée, même si le manque de vent nous a obligés à mettre le moteur tout le long.

Mardi 13
Nous quittons cette petite baie au lever du soleil, atmosphère humide, lumière laiteuse, paysage vaporeux.

Jacques pose la canne à pêche et 15 minutes plus tard, le poisson se fait entendre et débobine le fil, je ralentis le moteur, Jacques met sa ceinture pour mieux tenir la canne et « fatiguer» le thon. Il se débat fort. Nous le ramenons à bord, Jacques s’occupe de lui trancher la tête et de le vider. Je suis préposée à la découpe des filets de chaque côté de l’arête centrale.

 

Une nuit d’encre, la brume d’humidité a bu les étoiles, Capella une des plus brillantes, résiste, la seule sur l’écran…, quelques paquebots « à propulsion » passent à plusieurs miles nautiques, sans croiser notre route, le moteur ronronne gentiment.

Mercredi 14
Le vent a eu quelques velléités mais de courte durée et dans des directions différentes.
Ce matin nous mettons deux fois de suite le tangon pour soutenir le génois, et nous l’avons rangé deux fois… ce soir on y a cru, Jacques déroule le génois, et puis flop … plus rien.
L’atelier cuisine s’est activé, en concoctant 3 manières de déguster le thon: cru en carpacio, ou en dès macérés dans le citron, l’huile et le piment et ce soir en fins steak à la poêle, avec une tomate, de l’ail et de la coriandre, Jacques à fait le pain, mais le pétrissage, ce n’est pas pour lui…
Pendant la nuit, sommeil en quinconce…
Message sur iridium nous annonçant l’état critique de très grande fatigue de maman.
Nous déployons les cartes et envisageons de nous poser au nord de l’Equateur au port d’Esmeralda, en espérant que l’administration soit compréhensive, ce qui n’est pas évident !!!

Ce soir entre 19 et 20h contemplation d’une lumière complètement unique et d’une beauté rare. Je me suis dit que maman était là et je lui ai parlé, je lui ai envoyé tout mon amour et ai souhaité qu’elle puisse être derrière le voile de notre réalité dans une aussi belle lumière. L’eau était lisse comme un voile de soie couleur corail, les rayons tardifs du soleil formaient une gloire dans le ciel bleu. Je n’ai pas de photo de cet instant.

 

Jeudi 15
Courrier iridium de Ségolène nous annonçant que maman nous a quittés ce matin, heure de Lyon, cette nuit pour nous, coïncidant avec ce beau ciel qu’elle m’a envoyé avant de partir. Forte émotion ! Je m’y attendais tout en espérant arriver à temps…
René-Paul nous précise qu’elle n’a pas souffert mais qu’une grande fatigue l’a peu à peu envahie et son souffle s’est éteint doucement.
Tristesse de ne pas pouvoir partager avec la famille ces émotions, de les serrer dans mes bras. Je sais que ses petites filles l’ont vue et que Rene-Paul était très présent et bienveillant. J’ai toute confiance en lui qui s’occupe de tout, mais ça me fait drôle.
Au milieu du golfe de Panama, nous sommes comme en retraite du monde, seuls tous les deux sur un océan étonnement calme.
Nous laissons tomber la piste du port d’Esmeralda réservé aux tankers et loin de tout, pour nous diriger le plus vite possible vers une marina sûre où nous laisserons le bateau, reprendrons des billets et ferons les papiers d’entrée en Équateur.
La nature qui nous entoure nous porte à méditer sur l’infini… porte de l’éternité.

 

Jeudi 15
Matin gris, l’eau toujours plate d’un beau gris lumineux. Quelques velléités de vent qui nous invite à reposer le tangon. Nous sommes freinés par un courant contraire et la vitesse n’est pas rapide… Je fais des activité d’écriture, mails sur iridium et laisse remonter tous les souvenirs de vie avec maman….
Elle me permet de vivre « Marie » alors que j’ai si souvent été « Marthe » à organiser les choses. Bonne leçon de lâcher-prise!

Vendredi 16
Un peu de vent ajoute au moteur quelque énergie. Dans l’après-midi, 8 noeuds de vent nous permettent de poser la grand-voile et le génois pour une navigation au près. Nous marchons à la voile et quelle merveille d’écouter l’eau glisser le long de la coque et le ronron de la petite éolienne.
La lumière est belle et l’eau bleue.
Quelle chance de pouvoir méditer tranquillement et en paix sur les événements, en compagnie de Maman dans cet environnement dépouillé.

 

Avant la tombée de la nuit, dans une belle lumière, Jacques décide de prendre 2 ris dans la grand-voile pour ne pas trop gîter et prendre soin du moteur qui n’apprécie pas… et finalement on rentrera le génois. Soupe de lentilles noires et saucisses bien appréciées du bord…
Nous observons un pétrolier venant derrière nous, il s’est finalement détourné car il a du nous repérer.
Nous reprenons nos quarts. Personne, juste un pêcheur avec ses grosses lumières qui pêchait à notre bâbord.

Samedi 17 mars


Temps gris, mais quelle beauté!  petite pluie fine cette nuit, nous passons la ligne de l’Equateur vers 8h, pour la troisième fois. La température (26°) est agréable malgré les 95% d’humidité. La mer est plate, Jacques a observé les dauphins ce matin…
10h. N’ayant plus de provision de poisson, Jacques repose une ligne qui ne tarde pas à se faire entendre, mais il est si gros qu’il est impossible de le freiner, malgré tous les efforts de Jacques, il avale 500m de fil qui finit par casser… le moulinet est brûlantissime : ce devait être un gros !


Nous sommes dans une zone de pêche, nous apercevons des filets et une barque de pêcheur n’est pas loin….
Jacques renfloue son réservoir de gazoil avec 3 bidons de 20l.
Nous admirons l’océan qui ondule tout doucement comme une respiration jusqu’à l’infini.
Quelle chance avons-nous ! Un joli nuage en forme de fée légère et douce au-dessus de nous me rappelle maman et je lui parle.
Mail de Ségolène, qui m’a touchée, je me mets à pleurer d’émotion. Puis celui de Claire.

C’est beau de les sentir dans leurs mots avant d’être dans le contact physique.
Moment de navigation au près avec un génois bien étarqué et la grande-voile : très agréable.
Puis « rangement » des voiles au coucher du soleil.

Longtemps après la chute de la boule orange dans l’océan, le ciel s’est embrasé, et nous sommes restés muets de contemplation.

Cette nuit, une pluie d’étoiles scintillantes sur l’eau et autour du bateau, de grandes fluorescences vertes, si puissantes, si aveuglantes que nous avons du mal à percevoir les filets clignotant des pêcheurs. Toute la mer autour scintille, décor féérique…
Tout d’un coup nous stoppons, bloqués par un filet que nous avions cru plus éloigné. Babel est bloqué en pleine nuit noire, heureusement notre hélice est protégée et le filet ne s’est pas enroulé autour.
Arrive la barque des pêcheurs qui installent les filets. Ils nous disent « il faut aller à l’eau pour le défaire » alors que Jacques avec sa frontale essaye de s’en dégager avec la gaffe, l’eau est truffée de petites méduses.
Ils posent des filets sur d’immenses quadrilatères, barrant ainsi la route au sud…
Ces luminescences ont continué toute la nuit, les poissons volant comme des fusées, ceux qui sautent, créent des éclairs blancs, il y en avait tellement…. du jamais vu!

 

Dimanche 18
Matin gris, le ciel se dégage peu à peu.
Quelques bateaux de pêcheurs, les pélicans reprennent leur farandole rasant l’eau, nous sommes prêts des côtes et bientôt à Salinas tout au sud de l’Equateur. La côte est montagneuse mais hélas la brume nous empêche d’apercevoir la pointe d’un des nombreux volcans qui atteignent tous 5000m voire 6300 pour le Chimborazo.
Les tours blanches de la nouvelle ville de Salinas apparaissent sur la presqu’île.

Il est 15h quand nous arrivons devant la marina au port de Sta Lucia, au terme de cette belle traversée. Pas question de rentrer avant de « remplir les papiers »… nous patientons.

Dans la petite marina de Sta Lucia

Arrive un premier inspecteur pour les questions sanitaires. Tout un discours sur les maladies tropicales, il nous manquait un certificat de conformité par rapport à la réglementation sanitaire du pays. 4 personnes sont ensuite montées à bord pour remplir les diverses circulaires concernant l’immigration, la douane, le contrôle de police, les autorités du port.

Nous voilà en règle pour entrer dans cette petite marina où Jacques repère immédiatement l’ovni de notre ami de toujours… Chris!
Quelle bonne surprise! Nous sommes heureux de nous retrouver. Lui et sa femme Helen nous raconteront leurs aventures en remontant le fleuve du Darien au Panama!!! Retrouvons aussi John, l’anglais solitaire qui les accompagne.


Jacques confie à Chris un souci aperçu depuis peu au moteur…
Commencent alors 4 jours de marathon pour mettre le bateau à terre, s’occuper de faire nettoyer la coque et la repeindre, pendant que Jacques accompagné des conseils toujours avisés de Chris, démonte un joint presse-étoupe dans des recoins quasi inaccessibles du moteur, puis s’attaque au nettoyage de l’hélice, au démontage de l’hélice… c’est délicat ! Impossible de trouver ici le bon joint pour remonter l’hélice, ce sera pour avril… Jacques et Chris œuvrent comme deux frères, l’un maîtrisant la mécanique et l’expliquant avec minutie, l’autre questionnant, comprenant et mettant en œuvre….que de beaux échanges en anglais accompagnés de gestes et de croquis.
Les pierres de la digue servent d’atelier pour poser les divers outils …
Au dernier moment en rinçant le moteur, une fuite apparaît, il faut remplacer la pompe !!
La navigation, c’est full Time !

L’atelier de réparation sous Babel

Jacques et Chris essayant de comprendre…

Jacques décape l’hélice

L’hélice en morceux

Entre-temps j’ai pu nettoyer tous les planchers, les placards, et préparer le stock pour la prochaine équipe.
Nous fêtons le dernier soir en allant à Salinas manger des viandes grillées en brochettes puis boire une bonne bière dans un café où trois musiciens fous de rock se sont mis à jouer. Nous dansons Jacques et moi avec un grand plaisir.