Le texte ci contre a été rédigé grâce aux courriers de Jacques, envoyés par l’intermédiaire de l’irridium c’est à dire des satellites, et corrigé par lui. Il nous manque les photos qui viendront au retour d’Antoine, et le récit se complètera au fur et à mesure de l’avancée de Babel.

Le 24 avril 2018 Jacques s’envole seul pour l’Equateur rejoindre Babel à la marina de Puerto Lucia  à Salinas.La priorité des premiers jours sera de travailler d’arrache pied pour réparer un certain nombre d’anomalies repérées avant de partir: changer la pompe à eau du moteur, la pompe à pied de l’évier, le presse-étoupe, le joint hydrolube au bout de l’axe qui entraine l’hélice, remonter l’hélice qui est doté d’un mécanisme complexe de mise en drapeau dès que le moteur est à l’arrêt et j’en oublie sûrement…

L’hélice en morceaux

Les équipiers arrivent tard dans la nuit du 29, le taxi ayant eu une panne sur la route de retour de l’aéroport.

Antoine Morand et sa compagne Anaïs habitent Biarritz . Antoine est le fils de nos amis Claude et Brigitte, il est ingénieur, expert en routage, fin régleur de voiles et solide marin. AnaÏs médecin- urgentiste se lance pour la 1ère fois dans une longue traversée, sa réputation de fine cuisinière l’a devancée, elle en apportera la preuve au cours des semaines qui arrivent.

Mais avant de passer à table il s’agit de faire le ravitaillement: le frais au grand marché central, puis laver les fruits et légumes, les sécher et les mettre dans les sacs en papiers… et enfin exercice des plus complexes, ranger toutes les marchandises dans des coffres et équipets déjà pleins de vêtements, de pièces de rechange, de provisions, de livres, et de choses inutiles…etc.

Enfin le 2 mai à 10h après une semaine de travail non stop le bateau, remis à l’eau la veille, est prêt pour le grand départ.

450 litres d’eau douce, 400 litres de gazoil, les provisions achetées localement, les fromages de brebis et les jambons sous vide du pays basque etc..rien ne manque à l’inventaire.

Près de 3000Mn attendent nos marins, sans doute 30 jours de mer, sans escale, pour tenter d’être au rendez vous de l’avion de retour d’Antoine et Anaïs prévu le 26 mai à puerto Montt!

 

L’océan au débouché du golfe de Guayaquil est marron, conséquence d’une pollution sévère qui s’étend sur près de 60M autour de Salinas. La chaleur humide (27 degrés) et l’absence de vent accentuent l’impression de saleté  qui gâche un peu le début de cette traversée. Puis le vent se lève enfin et la mer commence à bouger. Les voiles sont hissées sans attendre et le bateau prend alors son rythme 5/6 knt, cap sud ouest pour éviter la zone des pêcheurs décorée par les feux à éclats des filets qu’il faut à tout prix éviter. Tout marche bien, le régulateur d’allure aux dires du capitaine est une invention remarquable, fiable et incomparable de sobriété énergétique.

Mauvaise surprise,le déssalinisateur au repos depuis plus de 18 mois ne peut être remis en route… du coup il ne faut compter que sur les 400 litres du réservoir et être extrêmement économe en eau douce. Le tarif est affiché: ce sera 3 litres par personne et par jour.

La compagnie est très agréable, la cuisine est raffinée et créative, mais hélas pas de poisson au bout de la ligne de traine! c’est frustrant pour Antoine arrivé avec une panoplie de leurres multicolores, par ailleurs excellent pêcheur en son pays basque et c’est particulièrement inattendu dans le Pacifique sud réputé  pour ses eaux poissonneuses…

Face au vent de SSE le bateau navigue « au près » et c’est « bâbord amure » que la navigation s’organise. Babel appuyé sur son flanc droit, gîte de près de 30 degrés sans aucune chance de se redresser pendant un très long moment…Il attaque les vagues qui arrivent face à lui avec détermination et constance. Ça tape dur sur la coque qui résonne et vibre sans arrêt et malgré ces obstacles liquides qu’il faut sans interruption monter et descendre le bateau avance bon train 6/7 knt dans un vent établi entre 12 et 17 knt. L’inconfort désagréablement ressenti au début de la navigation devient chose normale au bout de quelques jours. Et puis il vaut mieux vite admettre qu’il n’y a pas le choix!

Le rythme du bord s’installe donc entre analyses météo, réglage des voiles, préparations des repas, et vaisselles sportives dans un environnement incliné en permanence à 30 degrés -et parfois bien plus- en fonction des accélérations du vent. L’horizontalité devient donc une notion qui disparait au profit d’une pratique que seuls les acrobates et autres gens du cirque acquièrent dès leur plus jeune âge. Pour nos marins l’apprentissage est plus ardu, parfois douloureux et très souvent cocasse.

 

Chaque matin la réception par satellites des informations météo et l’exercice du routage ( la meilleure route à envisager en fonction des données de vent,courant et autres paramètres de navigation) est un moment de grande concentration, puis de discussion. Comment éviter telle zone de calmes dans lequel le bateau va s’encalminer , ou contourner telle dépression annoncée dans les jours qui viennent, toujours génératrice de vents forts à très forts qui sont un danger qu’un bon marin cherche toujours à éviter.

 

Dès le 11 mai a plus de 1100 Mn du point de départ et désormais à la latitude d’Arica, ville chilienne située à la frontière avec le Pérou, il apparaît que rallier Puerto Mont avant le 26 mai est un challenge qui a peu de chances de réussir. Une option se dessine, qui consiste à faire cap sur Valdivia, port situé sur la côte Pacifique à 140 Mn au N de Puerto Montt. Ce choix permettra de raccourcir cette traversée qui risque fort d’être plus longue que prévue…

 

 

 

 

11-12 mai 2018

 

Tout va bien,  sauf le frigo qui nous a lâchés…le ciel est couvert, il fait 20 degrés dans Babel et c’est au près avec un vent SSE que nous progressons vers le S. Depuis 48 h, nous sommes bien secoués, mais, habitués au bruit de la coque qui se lève pour retomber lourdement en faisant de grands boum! on arrive même à dormir, à préparer des repas raffinés et à faire la vaisselle dans une position acrobatique, littéralement couchés sur l’évier!

Malgré les vagues qui nous arrivent de face, et cassent sans discontinuer notre vitesse, nous nous progressons à une allure honorable entre 5 et 6 kt. Le cap 180 degrés est parfait car il ne nous emmène pas vers  lîle de Pâques et nous maintient à une distance constante par rapport au continent. 1228 Mn parcourus depuis le départ le 2 mai 2018, et ce jour vendredi 11 nous sommes en face d’Arica au N du Chili, à 960 Mn de la côte.

 

Grande surprise dans la nuit du 12 mai : un bateau de pêche à 3 Mn dans notre E est auréolé de puissants projecteurs et semble faire route sur nous. A la radio échange amical. Il nous confirme qu’il nous a bien repérés et nous demande de ne pas modifier notre cap, il se détournera pour nous éviter le moment venu mais pour l’instant il manoeuvre son chalut. C’est le 1er signe de présence humaine depuis plus d’une semaine. La conversation nous apprend que l’équipage est galicien et qu’au terme de leur campagne fin juillet ils se rendront à Callao le grand port de Lima. Les océans se vident de leurs ressources en Europe et ces hommes n’ont pas d’autre choix que de travailler loin de chez eux pour  gagner leur vie. Cette apparition est intéressante car outre l’existence d’une présence humaine dans les parages c’est aussi l’assurance que la zone que nous traversons est poissonneuse.

 

Au matin je prépare mon petit déjeuner à base de bananes et de mangues mélangées à du muesli!  Cette opération d’épluchage est longue et nécessite une grande synchronisation des tâches: préparer la planche à découper, caler les fruits à éplucher, sortir les instruments qu’il faut mais pas trop …bref vigilance indispensable et maintien de l’équilibre précaire de l’opérateur coincé entre la table à cartes et le meuble central, pour que tous les ingrédients ne finissent pas sur le plancher, déchaînant l’hilarité de ceux qui n’attendent que cela!

 

C’est notre 11ème jour de nav et nous n’avons utilisé que 77 litres d’eau douce. Sobres et respect scrupuleux des consignes.

Il nous reste force fromages de brebis et beaucoup de jambon des meilleurs faiseurs du pays basque! On ne plaisante pas avec la nourriture dans ce beau pays. Notre équipière Anaïs est intarissable sur les ressources de sa région et si elle se lasse de la médecine urgentiste ,sa profession du moment, elle se reconvertira avec succès dans tout ce qui touche à la promotion de sa région!

Mises à part ces spécialités, restent encore des légumes frais, quelques petits pains qui commencent à  bleuir et du yaourt qui va  bientôt se transformer en kéfir.

 

13 mai 2018

On continue à descendre sud avec un vent SSE et le près continue avec son cortège de chahut, de montées à l’assaut des vagues et de gymkhana pour préparer à manger. Température de 20° et 22 à l’intérieur. Humidité 74%, sur ce plan c’est un mieux par rapport à l’Equateur.

La cuisinière et son conjoint continuent à rivaliser de créativité et composent d’excellents plats. Les sauces les plus exotiques (thaï, antillaise, chinoise, brésilienne..etc.), les huiles de soja et sésame ( très indiquées pour faire macérer les poissons)font partie de leur arsenal.

Antoine a beaucoup travaillé devant l’écran de la table à cartes. Il a réussi à installer la cartographie Open CPN qui couvre toute la planète et indique la position GPS, ce qui ajoute un système de cartographie au programme de navigation Navionics existant sur le traceur. Excellente opération et brillante maîtrise de l’informatique embarquée!

 

Et puis ce jour est faste!  La ligne de traîne en place depuis des jours s’est réveillée et Antoine a sorti un magnifique thon albacore  de 25kg ! Trop gros pour 3…10kg de filets ont été prélevés et le reste, faute de frigo, a assuré le repas de la faune qui n’attendait que cela.

2 a 3 jours de grande cuisine nous attendent et les estomacs se réjouissent ce qui entretient une bonne humeur partagée par tout l’équipage!

 

14-15 mai 2018

Navigation au moteur pendant 15h pour nous dégager d’une zone de calme bien identifiée sur les cartes météo qui nous arrivent chaque jour et gouvernent grâce à Wheather 4D (logiciel de navigation et routage) la meilleure route à suivre en fonction du vent et d’autres paramètres météo.

Depuis le départ nous avons pu naviguer à la voile 90% du temps. C’est l’illustration des bonnes conditions que nous avons rencontrées jusqu’à maintenant. Le bateau est pour le moment à plat, le luxe…seul le ronronnement du moteur commence à devenir lassant.

Avec Antoine nous profitons de la stabilité de l’allure pour réaménager la table à carte, faire disparaître les fils électriques et les objets inutiles pour dégager l’espace et retrouver un coin qui permette d’écrire ou de travailler la météo tranquillement.

Inutile de remettre les lignes à l’eau. Le thon cuit la veille est encore au menu du jour et assurera comme prévu le déjeuner de demain à midi.

Belle lumière, la nuit tombe à 18h., ciel étoilé, la croix du sud bien en vue…

122l d’eau douce consommés.

 

16-17 mai 2018

Le 16, journée pluvieuse et sans vent, moteur non stop.

Tout va bien à bord avec une mer plus calme que ces dernières 24h.

Le 17 un bateau  apparaît sur l’écran à 18Mn sur tribord. Nous ne sommes donc pas tout à fait perdus dans un coin du monde au milieu de nulle part.

La cantinière continue à faire des prouesses. C’est que l’équipage devient plus exigeant…

Nous avons atteint notre 2000 ème Mn depuis Salinas ( près de 4000km tout de même), et nous sommes à la hauteur de Coquimbo sur la côte chilienne. Il en reste 950 à parcourir.

La date d’arrivée estimée par l’ordinateur reste fixée au 25/26 mai.

 

18 mai

Tout va bien nous descendons au portant à bonne allure, épargnés par les courants contraires, le vent arrive du N. Nous avons sorti le Spi de 13 à 19h et le soleil généreux nous a même permis de déjeuner dehors alors que l’hiver arrive dans cet hémisphère.

En fin de matinée un joli thon rouge de 4kg est au bout de la ligne et va venir s’inviter à notre table. Cébiche agrémenté de fruits de grenade et d’avocat à midi , et le soir poêlé, un régal.

On l’attendait d’un jour à l’autre…cette fois çà y est il fait plus frais. Nous avons voulu remettre en route le chauffage qui n’avait pas fonctionné depuis 3 ans!  Bien nous en a pris, impossible de le démarrer. Les canalisations d’alimentation en carburant doivent être bouchées. L’après-midi se passe à essayer de trouver la raison de la panne et rechercher pompes et filtres qui se cachent dans les fonds. Demain nettoyage et nouvel essai.

Le mot du capitaine :

Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. C’est ainsi et mieux vaut vivre avec la certitude que demain un autre problème surgira là où on ne l’attend pas. Ainsi pas de déception et la gymnastique neuronale est assurée.

Nous nous trouvons à la latitude de Valparaiso –Santiago, et encore 740Mn devant nous.

 

19-20 mai 2018

Sommes à nouveau au près avec son lot de désagréments, on gîte, ça cogne, on avance lentement et il fait humide…

L‘ingénieur cumule les succès techniques. Après le propulseur, l’ordinateur du bord, etc…il a réussi à remettre le chauffage en route! Le tuyau d’échappement était rempli d’eau de mer. Quel luxe, c’est instantanément chaud, on chasse l’humidité et le linge sèche.

Nuit fatigante, mais le soleil d’hiver est là et atténue la sensation de froid, nous avons 17° à l’intérieur.

Restent  480Mn devant nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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