Puerto Profundo/ Théotica  21-24 janvier

21janvier

30 Miles séparent la caleta Mallet où nous sommes de la caleta Profundo où  l’ami Steve nous attend. Mais nous mettrons du temps car la grosse  pluie, la mauvaise visibilité, le fort vent, et plusieurs passages délicats ont nécessité efforts et attention. C’est toujours impressionnant de croiser la carcasse d’un gros navire la proue dépassant le niveau de la mer de près de 30 m!

Nous communiquons avec un petit cargo qui nous croise et il nous confirme le mauvais temps qui sévit dans la région du Magellan.

Puerto Profundo est le dernier abri avant le détroit de Magellan, de loin nous avons vu le grand mât de Solace  sortir des rochers. Nous nous sommes enfilés dans un canal  étroit et sinueux, avons jeté l’ancre tout au fond de la caleta, proche de Solace, pour nous mettre à couple. Encore une autre amarre à fixer autour d’un arbre… et nous nous embrassons, heureux de nous retrouver. Steve nous invite à dîner dans son carré où ronfle un petit poêle comme en montagne!

Le vent souffle très fort toute la nuit.

22 janvier

On surveille les amarres et en resserrons quelques unes en prévision de la nuit.  Nous n’avons pas de réseau Irridium, donc impossible de recevoir une carte météo! Mais Steve s’est mis en contact avec les gars du phare des îles Fairway proche d’ici. Pas de bonne fenêtre avant samedi, nous précisent-ils.

Du coup, on s’organise, douches, rangement, cuisine, et grasse matinée au chaud sous la couette. 

Le soir, Steve nous rejoint sur Babel avec le poisson offert par les pêcheurs, qu’il a fait mariner dans le gingembre, j’avais fait la soupe et un peu de riz grilloché… nous échangeons, il nous apprend que  sa femme faisait de l’histoire de l’art, et sa fille s’intéresse à l’aromathérapie …. parlons de la fondation Gattefossé.

23 janvier

Profitant d’une éclaircie qui sera de courte durée, Steve descend sa petite barque et emmène Jacques au milieu de la caleta pour envoyer des messages et en recevoir sur sa tablette.. Sous la pluie ils captent Irridium,  l’opération réussit et Jacques  revient avec une moisson de messages!!  lire les récits familiaux, me met les larmes aux yeux, on se sent moins loin!

Le vent  forcit, 40 noeuds dans les rafales au fond de notre caleta! on a l’impression de s’approcher des rochers, les marées sont fortes, plus de deux mètres et modifient notre perception de la distance. Jacques décide d’ajouter une seconde grosse ancre plus éloignée de notre proue que la première, et rajoute une amarre jusqu’à un arbre pour mieux maîtriser la pointe avant de Babel ce qui va consolider notre position. Bon job!! 

On se retrouve tous les trois pour dîner, du poisson à nouveau, vapeur cette fois-ci et crème de pois chiche au cumin.

Nous savions que Steve avait rencontré les mêmes pêcheurs que nous. Il nous raconte la suite de l’histoire. Ayant mouillé son voilier dans la caleta Victoria où se trouvait leur campement, Steve les invite à dîner. Après avoir préparé leurs poissons, les avoir mis en caisse… ils sont arrivés à presque minuit, Steve leur avait préparé une bonne soupe avec des saucisses et les a un peu questionnés. En effet, les 3 pêcheurs vivent à Santiago, mais gagnent leur vie en venant pêcher   plusieurs semaines d’affilée pendant la bonne saison, à Puerto Natales. Carlos est le chef, 3 hommes  l’accompagnent. Il loue la barque et le matériel, pour capturer les poissons à 300m de profondeur. Ils pêchent essentiellement le Merluza et surtout le Congrio, sorte de morue, poisson délicieux à la chair très ferme. Ils ramènent 1500kg de poissons par semaine et gagnent 5000dollars.

24 janvier

Cette nuit le vent s’est calmé! ! Le gars du phare nous annonce une baisse du vent notable pour demain matin, à condition d’être à 9h dans Magellan nous partirons à 6h et nous nous retrouvons à 5h pour défaire l’amarrage avec Steve.

 

Le Magellan, vers la Terre de feu
25-28 janvier

25 janvier
La fenêtre (météo) était grande ouverte ce matin, et le très fameux canal de Magellan nous a offert un accueil grande classe. Les cieux s’activaient dans tous les sens, aspirations, chutes, étirements, suspension, et pour finir ont choisi le soleil durant deux heures!! Les sommets étaient saupoudrés de neige de la nuit précédente. Le spectacle ne manquait pas d’allure.


Nous avons quitté notre fond de caleta à 6h, (lever à 4h) pour être à 9h dans le canal – comme nous l’avait indiqué l’armada du phare – et l’enfiler d’ouest en est avec un vent arrière qui soufflait dans le génois raccourci. Des dauphins nous ont souhaité bon voyage, quelques albatros posés sur l’eau s’envolaient élégamment à notre passage. L’œil de lynx de Jacques a repéré 2 otaries d’un noir luisant qui remontaient rapidement le canal en bondissant avec grâce.

Fatigués par le grand vent (entre 25 et 35 nœuds), après un appel à la VHF, nous décidons avec notre ami Steve qui navigue à proximité de nous mettre à l’abri des vents avec un sol où l’ancre accroche bien. Il nous a avoué ce soir qu’il était bien fatigué et qu’il ne viendrait pas partager notre soupe.
Ce baptême du feu s’est plutôt bien passé, nous rentrons dans les contrées du grand Sud.

Nous avons peine à imaginer ce valeureux navigateur portugais Fernão de Magalhães, premier européen à reconnaître ces côtes en 1520, avec ses caravelles, en bois extrêmement lourd, aux voiles si peu maniables. Une tempête l’aurait poussé dans l’actuel détroit de Magellan, cherchant à réparer ses avaries, il mouille près de l’actuel site de Punta Arenas sans s’attarder, puis il remonte cette grande trouée jusqu’à la mer libre en ayant échappé aux attaques indigènes : il le baptise Océan Pacifique.
En 1583, une troupe de 300 espagnols sont débarqués par le navigateur Pedro Sarmiento de Goboa pour fonder une colonie… presque tous vont mourir de faim ! 3 ans plus tard, le corsaire anglais Thomas Gavendish retrouve l’un des survivants qui s’est lié avec les indigènes.
Pendant 250 ans la région reçoit la visite d’explorateurs, cartographes et autres naturalistes, mais aucun n’envisage raisonnablement d’y prolonger son séjour.
Dans les années 1830, une vague d’expansionnisme économique conduit le gouvernement chilien à convoiter ce sud lointain ; à vrai dire, il y a urgence : les britanniques sont aux îles Falkland en 1833 et les explorations menées par le bateau Beagle, son capitaine Fitzroy et Charles Darwin ne sont pas passées inaperçues.
En 1843, le Chili revendique la propriété de la Tierra del Fuego, du Magellan et du sud de la Patagonie. En 1848 est fondée la ville de Punta Arenas. Quelques années plus tard, pendant que le Chili est en guerre avec le Pérou, l’Argentine en profite pour annexer une grande part de la Patagonie et la moitié de la terre de feu. Depuis, les frontières sont restées inchangées.
Les populations indigènes, sont peu à peu décimées par les maladies importées, par l’alcool des équipages de baleiniers, et l’installation des Estancias qui ne souhaitaient pas collaborer !!
Avant la création du canal de Panama, tout le commerce passait par le sud et le port de Punta Arenas a été un des plus grands ports du monde au 19eme. Les paquebots avec leur cargaison de machines-outils européennes, de pétrole texan, de blé australien… tous doivent faire escale à Punta Arenas. Par ailleurs, en 1877 un hommes d’affaire anglais achemine une cargaison de moutons depuis les îles Malouines jusqu’à l’île Élisabeth dans le détroit de Magellan, expérience couronnée de succès, d’autres suivront… des régisseurs sont engagés en Angleterre, Australie, Nouvelle Zélande ; les Magallanes deviennent un avant- poste de l’empire britannique. Les peones payés avec des salaires de misère s’occupent des troupeaux, ils sont pour la plupart originaires des fermes surpeuplées de Chiloé. La viande et la laine de mouton est exportée sur l’Europe.

L’ouverture du canal de Panama puis la crise de 1929, la concurrence australienne, néo- zélandaise écarte le Chili et l’Argentine des marchés mondiaux. La réforme agraire renverra les grands propriétaires anglais.

26 janvier

Quittons notre Playa Parda bien ventée après avoir longuement nettoyé l’ancre de sa montagne de kelp, les algues sont ici vraiment géantes. Puis reprenons le cours du Magellan, le vent forcit rapidement entre 25 et 35 knts, mais soufflant dans notre dos, nous ne souffrons pas trop de la violence. Quelques rafales ont été impressionnantes montant jusqu’à 45/50 nœuds pendant quelques instants. Le canal fumait, les creux n’étaient pas très profonds mais l’agitation de la mer fatiguait. Nous marchions à grande vitesse (7-8) avec 1/3 de trinquette. La pluie et la grisaille augmentaient la rudesse des lieux.

Nous nous sommes arrêtés plus tôt que prévu, et sommes rentrés dans la caleta Murray parfaitement calme, ô bonheur! Nous avons pu mettre les deux bateaux à couple bien arrimés à leurs deux ancres. L’île Carlos III à l’abri de laquelle nous étions, est un parc national chilien pour préserver les baleines qui passent dans la région et s’arrêtent dans cette baie. Nous n’en apercevrons aucune malheureusement.
Dîner à trois sur Babel, Steve nous cuisine de délicieuses pommes de terre sautées…
Nous avons eu des nouvelle de René, le 3ème bateau compère, Ata-Ata. Il patiente un peu plus loin dans la caleta San Louis, et attend de meilleures conditions pour naviguer dans une partie ouverte sur l’océan. C’est toujours un grand plaisir de recevoir des messages amis ou familiaux.

 

27 janvier


Bien qu’il soit difficile de sortir de la couette, j’aime les départs à 6h car les lumières du ciel, même de courte durée, sont toujours superbes. Les arcs en ciel aux couleurs très vives annoncent la pluie qui s’installe pour le coup durablement. Le vent s’est un peu assagi, nous marchons à 7 nœuds avec un vent de 20/25 knts toujours arrière et un génois avec 2 ris. Des phoques venus près du bateau, ont sorti leur tête pour nous voir, puis bondissant, ils ont fait la course avec Babel un instant… nous sommes environnés d’albatros qu’il est parfaitement impossible de photographier, mais c’est un régal de suivre leur vol plané. Quel oiseau remarquable !
Quel étonnement de voir aussi voler des oiseaux minuscules qui rebondissent sur les vagues en agitant leurs petites ailes ! Comment vivent-ils dans ces conditions ?

Nous quittons Magellan et nous embouquons le canal Seno Pedro que prolonge le canal Acqualisman. Nous voilà dans des espaces plus restreints, et sans vent, donc plus accueillants, presque riants sous un rayon de soleil. Dans Acqualisman, aux eaux lisses, la vie animale est bien présente. Nous repérons des petits phoques Huilin qui sortent la tête pour nous saluer, des cormorans blanc et noir, au cou très fin, des canards-vapeur qui avancent dans l’eau très rapidement en dépit de leur petite taille, battant des ailes, éclaboussant l’eau tout autour, de manière très amusante, ils font du 21km/heure !!! Avec les jumelles j’ai vu sur les rives plusieurs gros oiseaux blancs aux pattes et bec oranges gratter dans les cailloux, ce sont des oies patagones. Depuis longtemps nous croisons des gaviotines, proches de nos hirondelles avec une queue bifide, et des pétrèles, gros oiseaux aux teintes gris-brun. Les mouettes ont disparu.
Quittant Acqualisman, nous étudions le choix d’une caleta pour la nuit, ce sera Cluedo, très au calme, nous nous mettons côte à côte avec nos 2 ancres, Jacques va également poser une amarre à un arbre, opération sportive !
Nuit tranquille.

Caleta Cluedo

28 janvier

Le 28 au matin, Jacques déclare finalement forfait, la journée s’annonce pluvieuse et ces précipitations nous empêchent de voir le paysage… Steve est ravi !! Et moi de même car Jacques va pouvoir se poser et fêter son anniversaire en dégustant en premier lieu les nombreuses lettres amicales, collectées par les filles avant le départ. Nous ouvrirons le champagne et ferons la fête quand nous aurons retrouvé René!
Surpris et touché par ces missives, Jacques prend le temps d’écrire…. le vent ronfle dehors, il fait bon (14) dans Babel, mais bien humide nonobstant !

Nous restons en souci de savoir ce que devient notre ami René. Sa radio ne marche pas bien, nous savons qu’il est dans le coin, mais ne pouvons le contacter que par mail iridium.

Nous souhaitions qu’il soit avec nous pour l’anniversaire de Jacques!

Il nous racontera plus tard, que bloqué par une tempête de grêle, il se met à l’abri un moment pour envoyer son message régulier à l’armada et reçoit du coup notre message!! Il nous répond très vite: je suis gelé, je me réchauffe en retournant dans ma caleta et je viens vous rejoindre!!!! Nous sommes très heureux et l’attendons de pied ferme.

Il arrive par un fort vent et a dû batailler une heure pour recevoir une amarre de notre part et se rapprocher de nous. Nous voilà avec nos 3 bateaux côte à côte. René vient boire un verre de vin et nous raconte ses déboires à cause du mauvais temps…

Ce soir nous sortons le champagne et j’ai ouvert une boite de cuisses de canard qui nous attendait dans le coffre depuis le départ, j’ai préparé une soupe de courge et voulais faire un moelleux mais Steve est venu me dire qu’il avait confectionné un cinnamome cake…. trop gentil! La soirée a été chaleureuse, festive, et gastronomique! Steve est venu avec le dessert, René avait les poches pleines: des cadeaux enveloppés(!) et une petite bougie à pile!! Il a offert à Jacques deux livres sortis de sa bibliothèque! Il avait aussi dans la poche de sa veste sa dernière petite bouteille de champagne. Qu’il est généreux Il me donne aussi un mini couteau suisse de femme trop joli!!

Nous avons trinqué au champagne et par la suite Jacques a sorti une délicieuse bouteille Nuit- Saint-Georges, qui dépasse, il est vrai, de cent coudées, le vin chilien.

Ils étaient trop contents de déguster de bonnes choses. René a avoué qu’il n’avait pas pris un tel bon repas depuis des mois ….la musique du cap Vert ajoutait une note dansante et joyeuse. Rien que du bonheur!

 

Demain nous restons sur place, la météo est détestable.