Le canal  Beagle résonne pour les marins comme un mythe, une sorte de lieu sacré…

1er février

Partis en ce matin du 1er février de la caleta Silva avec un soleil perçant le gris du ciel. Les paquets de kelp que soulèvent les ancres sont énormes !  Croisons les canards  le derrière en l’air et le bec dans l’eau pour pêcher…les albatros ( black browed albatros) sont posés sur l’eau en l’absence de vent. Les sommets sont couverts de neige fraîche.

 

Nous prenons le canal O Brien où les formes de ces montagnes sont étonnement différentes, dans un détroit très calme, je suis alertée par le souffle d’une baleine, en effet nous voyons sa bosse et le mouvement de sa queue rentrer dans l’eau avec une extrême lenteur, et ralentissant, nous suivons avec émotion sa déambulation. Quel plaisir aussi de suivre plusieurs « troupeaux » d’otaries du Magellan sautant pour avancer très vite, elles sont drôles et dégagent un certain bonheur,  elles partent en camp de vacances dans le Magellan, ajoute Jacques !

 

Puis nous naviguons dans le Passo Timbales au milieu duquel a été construit une petite base militaire. Nous ne manquons pas d’être interrogés les uns après les autres, très cordialement. Puis arrive le Passo Darwin d’où nous apercevons un monumental glacier à la chute impressionnante.

Le ciel est tout à fait bleu pour contempler l’entrée du canal Beagle, la petite voile de Ata-Ata nous devance et l’élégant génois de Steve est juste derrière nous. Nous réalisons avec Jacques que nous sommes à l’entrée de ce Beagle, nom qu’il a lu sur ses cartes depuis des mois et des mois…. nous sommes heureux.

Et derrière le mont Chair surgit une masse d’un blanc immaculé, la vision fascinante de la Cordillère Darwin nous apparaît sans un nuage, dans une lumière éclatante, c’est magique ! quel cadeau !!

Nous allons mouiller dans la caleta « Alakush » où nous n’avons même pas la peine d’ancrer, une immense ligne étant posée en travers sur laquelle nous amarrons les 3 bateaux, le petit au milieu. Nous sommes aux premières loges pour contempler ces montagnes à l’arrière d’un petit îlot.

Alakush est un mot indien qui signifie canard-vapeur.

Nous fêtons cette belle journée en buvant une bière tous ensemble.

Steve et René souhaitaient que je ne touche pas à la cuisine ce soir, ils nous préparent une raclette !!! Ce fut un régal, la température pouvait aisément nous rappeler nos soirées alpines. Puis nous visionnons sur l’écran de télé de Steve, le film de Guzman «  Nostalgie de lumière ». Il plante son décor dans le désert d’Atacama, et filme à la fois les plus grands télescopes du monde plantés sur les hauteurs du désert, observant les étoiles et également les femmes courbées sur le sol, une pelle à la main qui recherchent les dépouilles de leurs proches emprisonnés, torturés et exécutés dans le camp de concentration proche. Pinochet souhaitant faire disparaître ces corps, bon nombre de ceux des camps plus au sud ont été jetés à la mer, ceux du nord broyés dans le désert. Beauté des images, émotions des interviews, gravité du devoir de mémoire. Steve, l’américain, découvre peut-être la réalité chilienne sous un œil différent.

2 février

Vacances…  il pleut presque toute la journée, les montagnes ont disparu sous les nuages.

 

Beagle est le nom du bateau commandé par Fitz Roy. En 1830, lors de son voyage inaugural en Patagonie,  il s’arrête à l’île Navarino habitée par les Yagan. Fitz Roy prit à bord 4 jeunes Yagan qu’il ramena en Angleterre où ils apprirent la langue de Shakespeare. Il revint avec eux lors de son deuxième voyage entre 1831 et 1836. Darwin alors jeune naturaliste est à son bord. L’un des 4 jeunes Yagan fut baptisé Jimmy Button, il avait appris les manières de la bonne société britannique, mais de retour sur la Terre de Feu, Button reprit rapidement son ancien mode de vie. Fitz Roy avait naïvement imaginé qu’il aurait une influence « civilisatrice » sur son peuple Yagan… plus tard Jimmy dirigera les attaques visant les premières colonies de l’île et commandera le massacre de plusieurs missionnaires sur l’île Navarino.

En souvenir de son voyage avec Darwin, Fitz Roy appela Paso Darwin la partie du bras NW de Beagle entre l’isla Chair et l’île Gordon, et de même, la Cordillère et l’île Darwin.

 

3 février

Décidons de remonter le Seno Garibaldi au bout duquel nous attend le glacier Garibaldi.

 

Entre pluie et soleil, ce canal étroit nous permet de contempler ces falaises ou cirques glaciaires  ruisselant de cascades, des oies blanche du kelp se dandinent au bord, j’adore voir sauter les otaries à toute allure. Ni les nombreux glaçons à la surface du canal, ni la pluie soudaine, ne nous empêchent d’approcher la rupture du glacier. Nous sommes surpris par les rugissements des lions de mer résonant dans les falaises, je les scrute avec les jumelles et les découvre  étalés sur des roches plates, mais nous sommes trop loin pour les observer. Le glacier est moins spectaculaire que les premiers. Nous repartons sous les cirés jaunes et gardons la pluie. Un vin chaud réchauffe le capitaine…

Nous reprenons le bras NW du Beagle avec 20 nœuds de vent, ce qui est agréable.

Quel étrange ressenti à la vue d’un gros bateau de tourisme qui nous croise et s’enfile dans le seno Pia… La pluie devient plus fine, le temps a l’air de vouloir se lever et la Cordillère se dévoile, nous laissant découvrir toutes ces langues glaciaires tombant jusqu’au canal. Le glacier Romanche est impressionnant par la gigantesque cascade qui s’échappe de la glace avec un bruit terrible. Je souffre pour lui, car il doit fondre et perdre de sa substance en quantité énorme.

Puis nous nous approchons du glacier Italien qui nous fait face, quelle masse ! Nous n’apercevons pas la partie supérieure…. le ciel est devenu d’un bleu Queyrassin, pas un nuage, une lumière comme nous n’avions plus coutume de voir.

Nous rentrons dans la caleta Olla et pour la première fois, nous ne sommes pas tout seuls chez nous,  il y a déjà  plusieurs voiliers!  Le bateau américain vient nous informer qu’ils vont faire un feu sur la plage, nous sommes les bienvenus avec une bouteille à boire.

Caleta Olla

4 février 

Nous profitons des lieux pour aller nous balader et grimper le long d’un énorme torrent, déversoir d’ un autre glacier. Derrière les grands arbres de la plage, une zone marécageuse remplie de mousses ou lichens de toutes les couleurs, puis suivant un petit sentier, nous grimpons en nous aidant des arbustes jusqu’à un plateau d’où l’on voit d’un coté la caleta et Beagle, de l’autre le glacier. Temps splendide.

Invitation à venir boire un verre pour fêter l’anniversaire de Yan suédois. Sa femme Christina nous raconte son tour du monde en passant par l’Alaska, le Japon, Hongkong…. Leur bateau, Live, nous retrouvera à Puerto Wiliam.

Rentrant sur Babel, nous entendons un nouveau voilier arriver et la surprise de retrouver Ron, le 3ème luron de Valdivia. Il nous avait aidé à larguer nos amarres en quittant Valdivia.

Il est rayonnant, heureux d’être arrivé jusque là sans encombre, et de retrouver ses copains !

Mar de luz, le bateau de Ron

5 février

Jacques voulait quitter Olla à 7h pour aller à Puerto William, Ron fait la même route.

René et Steve nous avait proposé d’aller dénouer nos deux amarres posées aux arbres, mais ayant du faire la fête chez Christina, ils ne se lèvent pas. Ron sort son padel et pieds nus dans l’eau à 3 degrés, il va sur la plage défaire nos lignes. Quel sportif ! 

René et Steve sortent de leur carré et nous nous faisons de grands signes d’au-revoir…

La journée est merveilleuse de calme et de soleil. Je découvre alors une région avec de plus petites montagne, des collines boisées de conifères, des prés, tout le long nous avons vu des maisons et des estancias. Certaines élèvent des  chevaux. Plus rien à voir avec les canaux, nous sommes en Terre de Feu. 

Nous apercevons une belle baleine bleue presqu’en face d’Ushuaïa, quelques otaries toujours drôles, beaucoup de canards en plein milieu du canal, et des rassemblements immenses de gaviotes, stern et albatros, qui jacassent…

 

Nous arrivons vers 19h à Puerto William, émus d’ être au bout du voyage !

Ron  vient partager la soupe et nous trinquons tous les trois à l’événement. Du coup nous faisons connaissance et c’est toujours passionnant de découvrir et de se laisser découvrir.

Puerto Wiliam, la fin du monde !