Notre trio sur Babel quitte Puerto Williams le samedi 27 juillet au petit matin, après avoir lu une dernière météo avec René, une tasse de café à la main. Le canal de Beagle est calme et les montagnes enneigées rosies par les premiers soleils.

Le spectacle des centaines de cormorans remontant le canal en longues files et à toute allure nous a longtemps tenu en haleine. D’un côté, de l’autre…Le cormoran de tête traînait tous les autres pour former un V puis laissait sa place à un autre. Que de vie sur ce canal dans la lumière dorée!

Nous saluons le rocher couvert de cormorans au cou et ventre blancs, ce sont les impériaux!

Le génois est en place mais nous gardons le moteur, car le vent est faible.

La voile en descendant le Beagle

Nous abordons l’île de Lennox, îlot pelé aux côtes découpées, qu’habitent quelques militaires et des pêcheurs.

Nous nous posons dans la caleta Cutter au sud de l’île. Mes lectures de Coloane sur la Terre de Feu m’incitent à imaginer dans la cabane posée au fond de la baie un refuge de chercheurs d’or du début du siècle….

Caleta Cutter au sud de l’île Lennox

Journée calme de soleil et de lumière, 8heures de navigation.

La nuit est encore noire quand nous quittons notre abri, dimanche 28 juillet, il neigeotte, la brume nous entoure. 4 énormes projecteurs blancs nous suivent, ce sont les pêcheurs de centollas. Nous abordons la fameuse baie de Nassau dont nous gardons un assez mauvais souvenir de février dernier. Aujourd’hui sous une lumière laiteuse, temps couvert, le vent est nul et la houle  légère.

Nous glissons tout droit sur cette mer d’un gris mordoré entourée de sommets enneigés. Comme hier, la passée des cormorans a eu lieu en grandes files indiennes. Rentrons dans le  Passo  Bravo, des courants agitent l’eau dans tous les sens et nous freinent passablement. Puis le canal Franklin, le Passo Oriental et enfin la baie de Maxwell où nous passerons la nuit. 4 bateaux de pêche y feront halte également. Le mouillage nous a pris du temps… Denis a fait son initiation à la pose d’une amarre autour d’un arbre au bord de la caleta.

Juste une averse qui oblige Denis et Jacques à s’abriter sous la capote, tandisque je fais chauffer le thé.

Les pêcheurs nous accueillent dans la caleta Maxwell

Denis est allé poser une amarre à un arbre du bord

L’iridium est en marche pour recevoir la météo, le courrier et envoyer des messages. Nous communiquons tous les jours avec René qui nous envoie la météo de l’armada, nous lui transmettons le résumé de notre navigation du jour. Ces échanges quotidiens sont attendus avec plaisir. 

Les dieux du ciel et de la mer nous offrent de bonnes conditions en ce lundi 29 juillet et nous sommes heureux de partir au lever du jour à la rencontre  de l’île Hornos, côté Pacifique.

La nuit lève son voile, nous partons à la suite du pêcheur

Le décor de la Cordillère blanche nous accompagne

 

La mer grossit

Denis s’amarine

Il fait froid, la doudoune et les bottes fourrées sont appréciées,

Relief pelé à la couleur indéfinissable, aux falaises très noires, 2 aiguilles se détachent, sur fond de Cordillère blanche.

La mer venant du Pacifique devient chaotique, de bons creux et de grosses vagues  éclaboussent le barreur.  Peu de vent. Nous enfilons tous les 3 nos gilets de sauvetage.

Quelle joie de voir 4 dauphins nous accompagner un moment sur cette route mythique!

L’île Horn

Falaise noire, lugubre

Les deux aiguilles au nord sur fond de Cordillére

Sur la crête de l’île, je découvre la belle sculpture du Cap Horn représentant un albatros en creux dans une plaque de métal, de 4m d’envergure, belle surprise! 

Passons au large des derniers îlots, nous nous prenons en photo avec la carte et les coordonnées du lieu, nous sommes sous le Cabo de Hornos! Fabuleux!  On imagine bien sûr les tempêtes énormes qui ont jeté sur ces rochers combien de navigateurs…

Nous y sommes!

La navigation côté Atlantique est moins secouante, nous laissons à l’horizon les  îles de la Déception qui se découpent sur le ciel gris tandis qu’au Nord nous retrouvons les sommets enneigés. Nous sommes maintenant du côté du phare et de la maison des militaires gardiens des  lieux. Nous avons une pensée pour la famille de militaires qui postule pour un an de service au phare du Cap Horn, pour contrôler la navigation au croisement des deux océans. 

Nous nous éloignons pour rejoindre la caleta Martial au bord d’une plage de sable.

Devant la plage de la caleta Martial

Heureux de trinquer à notre Tour du Cap Horn effectué dans des conditions exceptionnelles.

Sieste puis étude minutieuse de la météo, le vent se lève les deux prochains jours, mais cette nuit, c’est encore calme, nous pourrions atteindre le Passo Goré avant 6h du matin. Décidons de partir après  le dîner. La soupe cuit pour demain soir.

Il est 22h, Babel s’enfile tranquillement dans le canal Bravo. Il fait nuit noire, sans lune, les étoiles scintillent et notamment  La Croix du Sud Qui semble  couchée dans la Voie Lactée. Belle émotion de fixer cette constellation qui a guidé tant de navigateurs. Plus tard le Bouclier d’Orion apparaîtra sur le bord oriental, dans tout son éclat,  il nous rappelle les ciels d’été en Grèce, dans le désert  ou en montagne …

Denis et Jacques se relayent toutes les heures.

A la sortie du canal, le vent s’agite et la traversée de la fameuse baie de Nassau s’annonce plus difficile que prévu! 15 noeuds, puis 20 de face, la mer est grosse, la trinquette ne suffit pas à soutenir le moteur et le bateau a du mal à remonter au vent. 

Nous l’entendons faiblir de temps en temps puis repartir… signes annonciateurs de difficultés en cours.  Jacques va nettoyer son filtre à gaz- oil, en extirpe des saletés, le purge….     Le moteur repart, mais nous  avons perdu tout le chemin parcouru!!!

Nous sommes dimanche 30 juillet. Le jour se pointe enfin, après cette longue nuit de navigation. La lumière du soleil levant est rouge, Jacques avec son gilet de sauvetage part au pied du mât libérer la grand voile. Nous prenons deux ris. La voile soulage le bateau, mais la lutte est âpre, les rafales montent jusqu’à 35 noeuds. Denis a les joues rougies par le froid et les embruns. Nos bords ne nous font guère avancer…, 

Jacques hisse la grand voile

Alors nous décidons de ne pa aller jusqu’à Puerto Toro mais de longer la côté est de l’île de Lennox, pour retrouver  la caleta  Cutter au sud. Il fait un temps magnifique, la mer est bleu cobalt, le relief se découpe avec précision, chaque instant est un émerveillement. Nous louvoyons entre les grandes algues de kelp et parvenons à la caleta d’il y a 4 jours avec sa bicoque de chercheurs d’or. L’ancre et 60m de chaîne suffisent au mouillage.

Lennox

Les longues algues de ces eaux du sud, le Kelp

Heureux d’être au calme. La soupe toute prête dans la cocotte nous regaillardit.

Lundi 31

Jour de relâche … grands rangements du stock de provisions. Ménage, écriture. …plans sur la comète autour du futur bateau Boréal.

Jacques et Denis discutent du Borèal…

Mardi 1er Août 

Départ à 8h30, quand le jour se pointe, le vent est descendu,  nous traversons une eau très calme où le kelp s’étale sans vergogne…puis la grand voile et le génois hissés, nous partons sur un beau bord qui nous amène en face de l’échancrure de Puerto Toro. Dans le canal de Beagle, grand calme. Un mystère pourtant nous préoccupe, nous n’avons vu aucun albatros, où sont ils partis? Peut-être nidifier en Nouvelle Zélande ou dans les îles de Géorgie du sud??  Denis est préoccupé car la quête de cet oiseau le hante…

Près de la caleta Eugenia, nous retrouvons les rochers couverts de cormorans aux yeux bleus et les observons avec malice. Un lion de mer rugit, il lève la tête hors de l’eau, mais nous n’en verrons pas plus.  Nous approchons de Puerto Williams, il est 18h, quand s’approchent des dizaines d’otaries qui  sautent joyeusement. S’agit-il du harem de ce lion aperçu tout à l’heure?

 

 

Le ciel rougit, la montagne rayonne d’une aura rougeoyante, quel cadeau pour conclure notre périple!!

Nous rejoignons le Micalvi, où René et Herman, le charpentier, nous  attendent pour nous amarrer.

Et René nous convie à sa table. Apres une bonne douche chaude nous passons sur Ata Ata tout proche, pour se régaler d’une salade et d’un fameux risotto.

le lendemain, mercredi 2 août nous fêtons dignement tous les 4 notre Cap Horn avec une coupe de champagne, et des toasts de foie gras que Denis avait glissé dans son sac!  Fameux repas…

 

Herman joue de la quéna

Nous ne savons plus quoi faire pour aider Denis dans sa quête mystique d’un albatros et en particulier de son crâne ! On s’ enquêre auprès d’Herman le charpentier Chilote qui nous offre une brochure sur les oiseaux du sud…Mais rien sur l’albatros….pour finir c’est René qui  permettra à Denis de faire un grand pas sur son chemin symbolique. Je vous laisse lire la prose de René:

 

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