Jeudi 29 septembre

Le bateau prend le large à 7h30 dans un petit grésil glacé, je reste dans mon duvet au chaud.

Je m’habitue au bruit du moteur, roule un peu sur le matelas, au bruit des vagues, la mer doit être agitée. Je me lève vers 9h30 et m’habille le plus chaud possible car il fait 6 dans le bateau, le chauffage étant coupé pendant la navigation.

Nous quittons Puerto Natales pour filer à l’ouest en traversant le golfe Amirante Montt, véritable mer intérieure.

Je petit-déjeune  et prépare une crêpe pour les garçons. Je fais fondre deux belles tranches de fromage que je réserve puis je fais dorer la crêpe, je pose une tranche de jambon puis le fromage fondu, je la roule et l’entoure d’une feuille de papier, ils se régalent.

Je fais quelques exercices pour me réchauffer et m’étirer, respirer, puis je m’installe sur une banquette, mon duvet en écharpe pour lire Maylis de Kerangal, et là, je pars très loin, je suis dans le monde qu’elle décrit avec tellement de talents.

On demande sur le pont la soupe de lentille-riz, je saisis ma casserole et fais chauffer le tout. Faire cuire longuement pour que ce soit très chaud et rajouter du piment de Herman. Je réchauffe une écuelle au-dessus de la casserole et je sers Jacques, puis ce sera le tour de Denis dans la même écuelle avec la même cuillère, Denis rajoute du fromage et les voilà calés et réchauffés avant de repartir dans le vent dont les rafales montent à 35 nds.

Je nettoye mes bottes restées boueuses… je mange à mon tour.

Je devine que nous arrivons près de l’embouchure du canal Valdes dans l’étroit passage Kirke. Nous ne pouvons nous y engager que si le courant de la marée nous embarque avec lui. J’ai envie d’aller voir, et respirer, j’enfile la salopette de nave, ma veste en duvet verte puis la veste de quart, le bonnet, et glisse mon appareil de photo sous la veste. Je pousse la petite porte vitrée,  je sens les marins tendus,  je les dérange, je débarque au mauvais moment. Denis a le regard fixé sur son cap, l’œil sombre derrière ses lunettes couvertes de gouttes de pluie. Je respire, le temps est cru, sauvage. Je vois devant nous des remous impressionnants, le courant nous bloque littéralement. La vitesse tombe à 1 nd. Jacques décide rapidement de faire demi-tour et de trouver abri dans une calanque proche. L’armada nous avait indiqué le bon passage entre 13 et 14h. Nous y étions à 14h15, le fort vent nous ayant retardé, c’était trop tard.

Derrière la presqu’île, le vent se calme, plusieurs fermes à saumon sont installées dans cet endroit perdu, Puerto Ladrillero.

Nous nous amarrons à un ponton qui déssert 3 petites maisons, un gros canot et de temps en temps des bateaux ravitailleurs. 2 jeunes, Carlos et Benjamin sont gardiens, ils nous accueillent gentiment avec leur chien et deux chats superbes. Ils nous proposent une machine à laver et surtout une douche très chaude avec de l’eau en abondance, royal!  Ils étaient ravis de discuter avec Jacques, étant seuls tous les deux la plupart du temps.

Je profite d’être à un ponton pour aller me promener dans ces terrains remplis d’eau. De beaux lichens au pied des arbustes, m’attirent.  Petits nuages d’alvéoles blanches, souples, légères  comme une plume, on dirait aussi un nuage d’étoiles, une galaxie… fascinant. Denis a surpris un petit oiseau venu se poser tout près.

Mais le mystère reste entier sur le bon horaire de la marée et du courant qui s’ensuit pour demain, passer la fameuse  « Angostura ».

Denis fait de savants calculs, mais c’est compliqué. Nous décidons d’y être entre 9 et 10h.

 

Vendredi

Sans vent ni mer, Babel file vers l’Angostura et cette fois c’est la bonne, le courant arrive derrière nous, la baie se vide, et il est délicat de bien tenir la barre dans ces remous qui se vrillent sur eux mêmes. Il y a encore un passage tortueux marqué de balises, puis nous quitterons Kirke et retrouvons le canal Union toujours venté. Grand voile hissée avec 3 ris et trinquette.

Nous nous abritons pour la nuit dans la Caleta Fontaine, des dauphins nous accueillent à l’entrée, ils se déplacent très doucement et en douceur, pas de saut ni de pirouette. Des îlots couverts d’une végétation très abîmée, troncs blancs d’arbres morts, buissons échevelés,   inextricable maquis qui ne dépasse pas 2m de haut. On mouille au centre de la baie.

 

– Samedi 31 août 

Beaucoup de pluie et froid pour Jacques et Denis. Le temps se lève vers 15h dans les îles proches de Sarmiento, l’occasion d’une jolie navigation au soleil.

La Caleta Mayne sur le canal Sarmiento se cache au fond d’une grande « rivière » bordée de petits îlots aux formes arrondies, de petites anses vertes s’y lovent, la forêt est belle. Quelques dauphins nous accompagnent. Tout au fond s’ouvre un immense cirque gris rose, on y devine l’emplacement de lacs, et de déversoirs. 

Une fois encore nous sommes absolument seuls. Le manque de faune nous attriste un peu, si ce n’est les deux couples de colombes blanches avec leurs amoureux noirs qui piaillaient sur les premiers rochers.

Le capitaine anglais Mayne croisait ces eaux en 1869 et y a laissé son nom.

 

– Dimanche 1er septembre,

Temps détestable le matin, je reste dedans. Le bar à eaux chaudes fonctionne à fond, thé, café, chocolat, grog, bouillon, crêpe-tacos fourrée jambon et fromage, pomme…

Je prépare une pasta au thon et aux petits oignons pour midi.

 

Avec l’Iridium, Jacques est heureux d’avoir pu appeler ses filles…

Je profite du soleil qui se pointe pour être dehors en particulier lors du passage d’un petit canal raccourci de Estero Peel au canal Pitt. Majestueuse allée de granit noir, interrompue de cascades et couverte d’une végétation s’agrippant aux falaises.

L’eau-miroir reflète les falaises, un canard-vapeur se lance pour traverser d’un trait ce canal, des cormorans au ventre blanc, en rang d’oignons se réchauffent sur les pierres, et 3 petites oies blanches  gratouillent sur le rivage.

Rien d’autre.

Pluie et soleil dans le canal Pitt. Jacques a choisi de nous emmener dans la Caleta Posas de las Nutrias que nous abordons au soleil. L’entrée s’ouvre magistralement entre deux falaises de granit noir. Puis, nous pénétrons doucement dans ce petit fiord, les masses rocheuses noires montrent un relief étonnant se détachant sur l’arrière plan récemment poudré de neige fraîche.

 

La végétation est abondante. Nous voilà mouillés dans 5m d’une eau transparente. Denis ira poser 4 lignes bien symétriquement. Un couple de condors vole au dessus de nous.

Grand calme.

 

Lendemain matin, miroir parfait…