Herman,

Le bonnet de laine vissé sur la tête, le visage encadré d’une courte barbe brune, il a le sourire facile et les yeux rieurs. Il porte la salopette du marin rayée de deux bandes fluo.

Nous sommes voisins et nous l’avons invité avec René à partager nos derniers repas du soir sur Babel.

Il était heureux d’être en compagnie et nous a longuement parlé avec émotion de Chiloé et des plus beaux mouillages dans les îles. Nous avons trinqué ensemble et il nous a appris  la belle devise locale pour se souhaiter: «  gratitud – juventud- plénitud i el divino tesoro »…

Soir après soir, il nous a raconté son histoire. J’en reprends le fil.

 

Herman est né d’un père de Santiago et d’une mère de Calbuco, dans la région des lacs, entre Puerto Montt et Chiloé, où il fut élevé. Il raconte s’être régalé enfant pendant les vacances scolaires de tous les fruits délicieux de cette campagne. Il y a un peu plus tard installé une ruche qui produit deux fois 18kg de miel par an, grâce aux multiples fleurs de cette campagne

Il est aujourd’hui divorcé et ses deux filles de 17 et 14 ans vivent à Valdivia.

 

Il habite sur le bateau Tehuelche de Jaime le chilote, bateau en bois récemment construit sur des plans traditionnels. Il est chargé de l’entretenir et de réaliser divers travaux en bois.

Herman est l’un des 4 derniers charpentiers de marine chiliens. Il a construit plusieurs bateaux pour lui, pour d’autres, tout en bois avec ou sans moteur.  Il aime les bateaux en bois construits dans les règles de l’art.  Il est l’un des rares marins à utiliser avec des compagnons un bateau de la marine en bois traditionnel pour le transport du bois de chauffage débité en bûches dans  la région de Puerto Montt, et de Chiloé.

La restauration de bateaux anciens le passionne. Aujourd’hui il rêve de rénover le vieux Victory.

Goélette construite en 1986, à Puerto Montt, sur un modèle américain de schooner, elle naviguait dans la région et pouvait embarquer une dizaine de voyageurs. Une grande table rectangulaire avec des fauteuils rouges les réunissaient et des couchettes latérales décorées de rideaux blancs les accueillaient pour la nuit. Ce décor en trompe l’oeil cachait  surtout une coque et un pont superbement construits, surmontés par 2 mâts spécifiques. Une magnifique embarcation!

Il s’est amarré un jour au ponton du Micalvi à Puerto Williams et, que c’est il passé pour ne recevoir plus aucun entretien, plus aucune visite?  Le bateau a été noyé 2 fois et pourrissait doucement.  Il appartenait pourtant à un mécène qui souhaitait en faire don à une école de voile!

Herman savait que c’était le dernier bateau sorti d’un chantier de Puerto Montt, construit avec les bois locaux, les mâts en pin d’Oregon et les traverses en cyprès-coihué.  Ces essences font partie de ce que la sylviculture locale appelle la « selva valdiviana » aujourd’hui en danger d’extinction du fait de la surexploitation  industrielle. Herman ajoute à ce sujet que nuit et jour une noria de bateaux remplis de bois d’origine, partent de Melinka au nord de la Patagonie pour la Chine.

 

Herman, le coeur fendu par l’histoire du Victory a tiré la sonnette d’alarme. S’organisant avec des amis proches du Micalvi, ils ont mis le bateau hors d’eau, puis ils l’ont tiré jusqu’à une bouée, pour le mettre en sécurité.

Le bateau aujourd’hui est dans un état catastrophique, il nous l’a fait visiter. Hormis les mâts, la structure de la coque, le pont, la belle baille à mouillage avec son ancre, tout est noir, trempé, pourri.  Herman a installé des pompes de cale, mais étant donnée l’humidité la connexion des fils électriques se fait mal…

Mais Herman a la foi et pour finir il vient d’obtenir le titre de propriété de ce bateau unique qu’il a le projet de restaurer entièrement. Quel mécène trouvera-t-il pour ce monument historique?

 

 

Les questions du peuplement indien et de sa disparition le touchent. Il rend visite à Christina Calderon, la dernière survivante  du peuple des Yagans qui vit dans l’archipel des Wollaston et Gabriela, une des dernières représentantes des Kawesqar qui vit à Puerto Eden. Elle apparait dans le film « le bouton de nacre » où  Guzman, le réalisateur lui demande de traduire un certain nombre de mots dans sa langue natale. Gabriela se prête au jeu de bonne grâce. Puis Guzman lui demande: comment traduisez-vous Dieu dans votre langue natale; au bout de plusieurs secondes, très concentrée elle lui répond: «  mais je ne peux traduire Dieu, ce mot n’existe pas en Kaweskar! »

 

Herman participe au conseil communal de Puerto Williams, où se débattent entre autres, les grandes questions touchant à l’environnement local.

Il raconte la lutte contre les chiens errants sauvages qui égorgent dans l’ile de Navarino les guanacos et les moutons, comme le loup dans nos Alpes, et surtout la lutte contre l’installation d’usine à saumons dans le Canal Beagle autour de Puerto Williams.

Les installations des « salmoneras » qui fleurissent dans les canaux sont une catastrophe écologique. Les eaux sont infestées par les antibiotiques puissants que reçoivent les saumons malades à cause du sress dans lequel ils vivent et par les déchets de leur nourriture à base de farine industrielle.

Les grosses moules qui s’accrochent par milliers sur les côtes rocheuses,  nourriture essentielle des populations locales, ont été empoisonnées et la maladie que contractaient ceux qui en mangeaient était foudroyante et mortelle. Puerto-Eden perdit il y a 10 ans la moitié de sa population.

Aujourd’hui il est interdit de consommer des moules dans toute la Patagonie sauf celles collectées par les pêcheurs artisanaux qui envoient leur marchandise à Puerto Natales au laboratoire habilité pour réaliser les contrôles sanitaires attestant la qualité des produits récoltés.

 

Quand une parillada s’organise en face du ponton Micalvi, chacun apporte de la viande à faire griller, du vin ou du rhum. Dans la soirée Herman sort sa guitare et pousse la chanson avec d’autres. Dans l’intimité de son bateau, Il joue plutôt de la queña, la petite flute indienne de tous les pays andins.

 

A Puerto Williams, Herman s’y sent bien. Il souhaiterait s’y installer dans une petite maison et monter un atelier pour construire ou  réparer des bateaux en bois, apprendre aux jeunes le travail traditionnel.  Peut-être rêve-t-il encore un peu?!  Nous sentons en lui  le courage et la ténacité de ceux qui iront jusqu’au bout de leur passion.