» Profitez en bien » chantent nos voisins de ponton qui nous aident à larguer à 17h30 le 2 mars 2016.
Les vents nous sont favorables, Babel quitte la baie de Mindelo par une belle lumière de fin d’après-midi, avec 6 nœuds de vitesse par 15 nœuds de vent.
Contre-jour en noir et blanc face aux montagnes bordant la baie.
Puis nous prenons la direction du sud, poussés par les alizés du nord.
Le vent faiblissant, nous établirons dès le lendemain une magnifique voilure en papillon avec un génois tangonné, qui lui assure une grande stabilité et le maximum d’efficacité. Quel confort d’avancer à 4 ou 5 nœuds avec un vent faible !!

 

Nous prenons le rythme des quarts, des repas. Les journées se remplissent vite, il y a des ajustements à faire chaque jour… Le régulateur d’allure est bien en place, restent nos lignes de traîne qui ne remontent que des algues !! La prolifération de ces végétaux à la surface de l’océan est étonnante et nous prive de toute possibilité d’attraper du poisson. Nous attendrons des jours meilleurs. Serait-ce un des effets du réchauffement de la planète?

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Au jour 7, nos provisions sont parfaites, nous ne mangeons que des légumes frais et beaucoup de bananes qui mûrissent vite.

Les levers et couchers de soleil sont blancs dans un horizon brumeux d’humidité. Les étoiles ne se détachent pas nettement pour les mêmes raisons et parfois sont tout à fait voilées. Orion le maître de la voûte céleste, est au centre dès le début de la nuit accompagné de Sirius. Puis s’installent le Cocher, Persée, Aldébaran dans le Taureau à tribord, le Lion, la Couronne, Hercule, les Jumeaux à bâbord et Jupiter brille de tous ses feux bleutés. Nous ne voyons plus Cassiopée ni la belle Vénus, et la grande Ourse monte tard dans le ciel.

Marvin termine son quart à 8h du matin

Marvin termine son quart à 8h du matin

Toilettes très agréables sur la jupe arrière en s’arrosant de seaux d’eau de mer et se rinçant rapidement avec la douchette de Babel. La consommation d’eau du réservoir est raisonnable, 125 litres à l’aube du 7ème jour sans compter l’eau minérale que nous buvons sans retenue.

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La charge de batteries descend la nuit à 220 Ah pour remonter dans la journée grâce aux panneaux solaires à 270 Ah. Rosalie l’éolienne, chante jour et nuit dès que le vent s’installe.

Cernés par l’océan, sous la protection du soleil à bâbord le matin, à tribord le soir, dans une lumière blanche. La couleur de l’eau varie au cours des heures, tout est mouvement, rien n’est immobile.
Le bateau semble bien réglé, Babel est heureux. Au couchant du 6ème jour, le ciel à rosi pour la première fois, dans un doux ballet de nuages.

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Le Pot au Noir
La nuit  du 9ème jour est noire, il pleut.
Brusquement un invité surprise dévale l’escalier entre les jambes de Marvin. Il se pose comme épuisé sous la table à carte. C’est un petit oiseau tout noir, Jacques le prend dans sa main, lui propose une miette de pain mouillé dans une soucoupe, mais il n’ouvre pas le bec. Tout noir, l’œil et le bec brillant comme de l ‘obsidienne avec des pieds palmés. Cet oiseau-nageur doit être tout jeune, vient-il du cailloux St Pierre-St Paul à plus d’une centaine de miles nautiques ? On le pose sur le roof un moment, il a le mal de mer, ses déjections ont une odeur forte et sauvage, les mains de Jacques aussi ! Ne parvenant pas à s’envoler, Marvin le pose dans l’eau et il repart en palmant ! Jusqu’où ?
Le grain annoncé à duré toute la nuit.
Nous sommes dans le Pot au noir ! Dans la ZIC (Zone Intertropicale de Convergence) où les alizés de l’hémisphère nord et ceux de l’hémisphère sud se rencontrent et s’affrontent… Depuis la veille à 15h, le vent très faible change fréquemment de direction… Pas de vent, pas de soleil, pas bon pour les batteries !! Le ciel est ourlé de gros nuages noirs sur fond gris.
La pression est relativement basse (1011Hpa) et une hygrométrie forte entre 80 et 90%. Il fait 30 degrés. Une centaine de miles nous séparent encore de l’équateur.

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A la tombée du jour, au moment de boire le punch, les marins décident de tangonner le génois, pour le maintenir bien ouvert. Il sera enlevé sous la pluie dans la nuit, Babel marchera au moteur quelques heures. A 3h Jacques déroulera le génois à nouveau et remettra en service le régulateur d’allure. Puis encore une fois, redéposons le tangon à 9h. Le vent n’en fait qu’à sa tête !
Après cette pluie nocturne le ciel prend des couleurs magnifiques au sud. Nos vêtements ont le temps de sécher sur le pont avant un autre grain. Jacques rince son tee shirt avec l’eau de pluie accumulée dans le lazzy bag de la grand voile avant d’aller se reposer.
Marvin égrène quelques chansons douces sur sa guitare.

 

Jour 10 : à la pêche !
Une excellente nouvelle, les algues ont disparu, l’océan est infiniment bleu et calme . Du coup Marvin pose un fil de pêche fluo muni d’un gros hameçon, et assez rapidement, le fil se déroule, un poisson est au bout ! Marvin et Jacques sont à l’œuvre pour récupérer un petit thon rouge de 4 kg bien joli ! Marvin est fou de joie. Sur la jupe arrière il s’installe pour le découper en règle. Un tartare de poisson au citron et huile d’olive est confectionné sur le champ et les filets prêts pour passer à la poêle.

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Une lumière très pure et dorée magnifie ce jour de gloire.
L’abscence de vent décide Jacques à mettre le moteur à 4h du matin, pour avancer et recharger les batteries, car nous essayons de maintenir encore le frigo.
Le lendemain matin la ligne accroche un grosse prise. Près de 10 kg, sans écailles, bleuté, et une tête allongée avec une mâchoire acérée, qui nous fait penser à un barracuda. Une heure de découpe pour Marvin qui travaille à la perfection

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L’océan ondule comme s’il respirait amplement et en douceur, l’eau est soyeuse et le ciel se mire en elle, nous sommes sur un lac. Je ne me lasse pas d’admirer, en faisant le tour « du parc ». Apercevons un groupe de gros mammifères marins suffisamment lourds pour ne pas sauter. Qui sont-ils?

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Les ciels me fascinent. Nous sommes proches de l’équateur et dans une zone de perturbations où les vents s’annulent et changent souvent de direction, l’humidité est forte, si bien que les nuages prennent des formes incroyables, s’effilochent ou se gonflent, éclatent en fortes pluies, mélange de cumuli bien blancs comme de la crème fouettée et de siri qui s’étirent roses, d’énormes enclumes noires doublées de petits bourgeonnements éclairés par le soleil couchant….
Si les levers et couchers de soleil étaient pâlots en début de traversée, les lumières se rattrapent dans le Pot au noir et nous captivent par leurs mutations.

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Tantôt ciels et eaux s’attirent, se mirent l’un dans l’autre, tantôt le contraste est total entre le bleu soutenu de l’océan presque solide et le ciel ourlé de nuages vaporeux.

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Jour 12 : l’équateur
Un grain cette nuit, puis le ronron du moteur pour avancer un peu et une belle voûte étoilée. Les constellations de l’hémisphère sud occupent la moitié du ciel : le Corbeau, la Vierge, la Balance et beaucoup d’autres portant des noms arabes.
A 01h30 nous avons franchi l’équateur ! Le compteur de la latitude affichait 5 zéros !! Une  » première  » en termes de montagne!

Par 7 nœuds de vent, la grand-voile et le génois font avancer à une vitesse de 3 nœuds Babel sur l’océan tranquille. J’aime ce chant de mer le long de la coque comme un ruisseau qui court dans un vallon de montagne. Cet air léger nous caresse. Le tau nous protège heureusement du soleil et de la chaleur!
Rosalie vient de temps en temps troubler ce grand calme. Le ciel est bleu et l’horizon ourlé de nuages blancs. Le Gennaker est aussi de la fête.

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Mais le Pot au noir n’en finit plus de s’étirer et nous sommes sous la pluie depuis deux jours, gris coton tout autour…
Les nuits sont agitées car le vent est bon pendant deux heures, puis tombe, passe d’est en ouest – ce qui fait claquer les voiles – et chaque fois Jacques est aux manettes… Le régulateur d’allure, merveilleuse invention, ne marche qu’avec le vent ! Dès qu’Éole nous abandonne, Regulus perd les pédales. C’est le nom de la très lumineuse étoile de la constellation du Lion que nous avons donné au régulateur d’allure.
Des éclairs illuminent par moments le ciel au nord. Les pluies récentes ont rincé le bateau.

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Croisons quelques rares gros bateaux, 3 d’entre eux étaient chinois, 1 gros bateau de pêche qui paraissait en très mauvais état, un porte-container plus que plein, faisant route vers Bonne Espérance pour rejoindre la Chine, un paquebot tout rose-bonbon également chinois, un vraquier sans dénomination, et un grand pétrolier inconnu remontait sur Boston. C’est bien peu de monde sur ce grand océan.

Le temps s’étire, les journées se remplissent vite, sans bouger de notre coquille, les nuits sont actives, la cuisine reste une occupation sérieuse, surtout depuis que nous avons du poisson au frigidaire !! Marvin le prépare cru, en sashimi accompagné de la sauce wasabi ou en carpaccio aromatisé au citron, huile d’olive et poivre 5 baies. Les cuissons varient…
Nous vivons encore sur nos fruits et légumes frais achetés au Cap Vert.

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Après toutes ces heures de pluie, le ciel se déchire, s’ouvre, comme lavé, juste un souffle de vent, assez pour tenir le génois. L’eau de l’océan est chaude, et les seaux que nous nous versons pour nous rafraîchir sont un vrai délice. L’océan nous rince de dehors et de dedans.

Traverser l’Atlantique, se perdre dans ce mystérieux paysage, comment ressentir cette vie des profondeurs ? Nous restons en surface… Le ciel est très mouvant, tantôt comme un couvercle de plume pour une boîte de saphir, tantôt lourd de ses rouleaux gris, retenant l’océan noir dans ses fourrures ouatées. Nous sommes à cette jointure, entre ciel et mer, minuscules… et grands à la fois.
Les nouvelles de France sont accueillies avec joie, nous sommes retirés du monde et bien dans le concret de la vie à la fois !  Prodige de la technologie du téléphone satelllitaire!

 

 

Jour 16: Toute l’après-midi Babel marche fort, 7,8, et nous nous en réjouissons car cela faisait longtemps que nous n’avions pas eu de vent soutenu et constant. Nous buvons un petit verre de punch et Jacques aperçoit le Grand Rocher de l’île Fernando de Noronha dans une raie de lumière. Nous sommes heureux de nous rapprocher du but. Nous rangeons le pont, Jacques installe sa tablette dans une boîte hermétique sur son support pour bien repérer l’entrée dans la  » baya de los Remedios », d’autant que nous prévoyons d’arriver de nuit.

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Récit du capitaine:

L’allure que nous suivons au portant est régulière et rapide. On se demande même comment nous avons pu supporter pendant des matinées entières l’absence de vent et des vitesses qui ne dépassent pas 2 knots.  Mais en cette fin d’après-midi Babel sent l’écurie et les marins aussi. Il est 18h, excités par la perspective d’une arrivée imminente, nous estimons que d’ici une heure nous serons au mouillage… Erreur, la ZIC nous prouvera dans quelques minutes qu’il faut rester attentifs et concentrés sur la navigation.

Toutes voiles dehors nous avons les yeux rivés sur le Speedo, prêts à faire une photo du nouveau record de vitesse  que l’on veut enregistrer  sur l’écran… Du coup, quand les premières gouttes  de l’orage nous prennent par surprise, de l’arrière, nous descendons fermer tous les panneaux sans bien réaliser l’importance du coup de tabac qui va nous tomber dessus.

Une première grosse vague balaie sans prévenir tout le cockpit et inonde copieusement le carré ! En 2 minutes un mur de pluie fond sur nous et d’un seul coup c’est la nuit complète. L’anémomètre monte à 30 noeuds avec des pointes à 37. Le régulateur d’allure ne résiste pas à ce traitement inattendu. Il décroche, et en l’espace de 10 secondes nous passons du cap 250 à 80 degrés.

La grand voile entièrement déployée pour maximiser la poussée du vent arrière, vient d’empanner violemment. Dans sa course elle fait exploser l’attache à laquelle était fixé le frein de bôme. Cette pièce de près de 2kg vient s’écraser contre le radeau de survie… Le génois a  changé d’amure. Il est à contre, la toile bloquée partiellement par l’enrouleur de trinquette. Les écoutes battent furieusement dans le vent et menacent de lacérer la voile. Avant que nous puissions réduire sa surface, ces cordages finissent par s’emmêler dans les étais… Le bateau devient ingouvernable et il faut à tout prix virer de bord pour éviter que le vent ne continue à nous rapprocher du rivage de l’île!

Aussitôt le moteur est mis en marche pour rendre le bateau manœuvrant, mais il faudra plusieurs tentatives pour remettre Babel face au vent.

Au total 45 minutes d’effort auront été nécessaires pour reprendre la maîtrise des opérations, prendre 3 ris dans la grand voile, et mettre le bateau sur le cap correspondant au point de mouillage.

Enfin nous arrivons au moteur à destination dans l’obscurité la plus totale. Il est 22h30, nous sommes trempés et la houle, activée par la dépression, nous oblige à des efforts d’équilibre qui accentuent la sensation de fatigue. Nous faisons 2 tours de reconnaissance pour situer les 3 voiliers déjà au mouillage et enfin l’ancre est envoyée par 17m de fond sur une zone sableuse bienvenue été sécurisante. Les 80m de chaine et une cigarette méritée clôturent cette arrivée hasardeuse dans cette nuit d’orage. Il est 23h30.

Ce que je retiens:

  • surveiller en permanence son environnement, particulièrement les nuages et autre signes annonciateurs de pluie
  • réduire la toile dès qu’une menace d’orage apparaît
  • fermer suffisamment tôt tous les panneaux pour ne pas risquer de tremper le bateau
  • S’habiller chaudement, enfiler les gilets de sauvetage et s’accrocher pour prévenir toute chute  lors des manoeuvres surtout s’il faut agir à l’avant du bateau
  • allumer les feux de navigation, préparer les frontales et se tenir prêt à lancer le moteur si besoin.
  • ne jamais dire « on est arrivé »  tant que le bateau n’est pas ancré ou attaché

Ces quelques remarques pour qui veut naviguer loin et longtemps…